L’Église des Béatitudes

 

L’Église des Béatitudes; Quatrième dimanche du temps ordinaire; 29 janvier 1978; Lectures : Sophonie 2.3; 3,12-13; I Corinthiens 1,26-31; Matthieu 5,1-12.

 

 

Enseignement éternel et réalités

 

Ce qui me préoccupe toujours dans la prédication de chaque dimanche, c’est de faire que cet enseignement éternel et actuel de Jésus s’insère dans les réalités que nous vivons. Et chacun doit faire cet effort d’actualiser pour lui-même, pour sa famille, pour son peuple, cette Parole éternelle qui vaut pour tous, mais non pas de manière égale, elle varie pour chacun selon les circonstances et les nécessités qui lui sont propres. C’est pourquoi je m’efforce de vous raconter ici, tout au moins, les aspects les plus saillants de la semaine. 29/01/78, p.169, III.

 

Visite du Secrétaire Adjoint du Département d’État des États-Unis

La racine de toute violence, de tout terrorisme, c’est l’injustice sociale des peuples et c’est un devoir de faire fonctionner les structures d’un pays pour atteindre le bien de tous. Et si ces structures ne sont pas adéquates pour atteindre ce bien commun, nous avons l’obligation de les changer parce que l’homme n’est pas fait pour les structures – ajouterai-je à l’Évangile – sinon les structures pour l’homme. Appliquant cette pensée si sage, je dis que c’est cela, la voix de l’Église.

 

L’adaptation des structures politiques, économiques et sociales où le Salvadorien puisse se développer avec toute cette liberté et cette dignité que Dieu lui a données. S’il existe des structures qui ne fonctionnent pas dans le sens de ce bien commun, il est nécessaire, de les changer. 29/01/78, p.170, III.

 

 

1) Le Reste d’Israël se prolonge dans l’Église

 

Le reste, c’est le terme qu’emploient les prophètes pour décrire ce petit groupe qui est demeuré fidèle à la promesse, dans la suite de Dieu. Celui-ci a fait une alliance avec son peuple, le peuple de l’Ancien Testament, mais ce peuple, enclin à l’idolâtrie, au matérialisme, à la recherche des choses faciles de la terre, oublie son Dieu. Mais il demeure toujours un reste, un groupe de fidèles, et c’est à ceux-là que s’adressent les prophètes. C’est à partir de ce reste d’Israël qu’ils dénoncent les abus, les injustices, tous les matérialismes de l’Israël infidèle. C’est pourquoi je vous dis, frères, qu’il est nécessaire de lire la Bible en tenant compte des circonstances dans lesquelles nous vivons. Et saint Paul qualifie ce groupe de chrétiens qui suivent le Christ comme étant le reste d’Israël. C’est pourquoi ce groupe de fidèles du Christ aura à vivre dans l’histoire de ses peuples, les mêmes vicissitudes que le reste d’Israël.

 

 

Le reste d’Israël

 

Je vous suggère de lire l’Ancien Testament, de lire surtout les prophètes et d’écouter dans leur accent, les réprimandes sévères, les appels à l’ordre qu’ils adressent aux rois, aux gouvernants, aux riches, à ceux qui abusent de leur peuple. Vous êtes responsable de la rupture de l’Alliance entre Dieu et son peuple, leur disaient les prophètes et ils les appelaient à faire pénitence : convertissez-vous, renouvelez-vous. C’est le Christ qui poursuit dans l’Église la réclamation du désir d’être fidèle à Dieu pour exiger de ceux qui sont fragiles, ainsi qu’à nous tous, qui ne faisons pas l’effort de suivre l’appel de la sainteté, sinon qu’ils sont idolâtres de l’argent, du pouvoir, des choses de la terre. Convertissez-vous, demeurez fidèles à l’Alliance de votre baptême, soyez fidèles au Seigneur.

 

C’est le reste d’Israël, auquel fait allusion Sophonie (2,3; 3,12-13) après avoir décrit les terribles injustices de ce temps : les orgueils, les luxes du puissant, pour les appeler et leur promettre : « Au milieu de toi Je laisserai un peuple pauvre et humble », dit cette parole de Sophonie. C’est ce que veut l’Église : un peuple humble, un peuple disciple du Christ, un reste. Frères, ce ne sont pas les grandes multitudes qui doivent nous enthousiasmer, sinon l’authenticité, la qualité des chrétiens, la sincérité avec laquelle ils recherchent le Christ. 29/01/78, p.174-175, III.

 

 

Qui appartient à ce reste?

 

Nous sommes tous pécheurs, nous avons tous de mauvaises tendances – mais, pour le moins, qu’on note un effort d’authenticité, de confesser les péchés et de lutter pour ne jamais être satisfait de l’intronisation du péché dans le monde. Luttons pour le renverser, qu’il se nomme égoïsme, orgueils, vanités, etc. L’effort d’un reste d’Israël c’est de ne pas se satisfaire de la médiocrité du peuple, sinon de voir véritablement un peuple pauvre et humble. Nous allons expliquer le sens de ces paroles.

 

 

L’esprit d’avarice

 

Mais auparavant, frères, je veux vous lire une parole de l’encyclique Populorum Progressio pour que vous voyiez ce que le Pape décrit comme une ruine, l’esprit d’avarice qui va à l’encontre de l’esprit de pauvreté. « Il est légitime de désirer le nécessaire et de travailler pour l’obtenir, c’est un devoir, mais l’acquisition des biens temporels peut conduire à la cupidité, au désir de posséder toujours davantage et à la tentation d’augmenter son propre pouvoir. L’avarice des personnes, des familles et des nations peut même s’emparer des plus dépourvus que les riches. »

 

Prenons cela en compte, frères : L’esprit d’avarice peut être aussi l’esprit de ceux que nous appelons les pauvres, mais qui ne sont pas pauvres parce qu’ils ont le cœur attaché à l’avarice. De sorte que celle-ci peut aussi bien faire des victimes dans la classe défavorisée que dans la classe riche et ce qu’elle produit, c’est de susciter chez les uns et les autres un matérialisme suffocant.

 

 

L’avarice, sous-développement moral

 

« Ainsi donc – continue le Pape –, l’avoir plus, de même pour les peuples que pour les personnes, n’est pas la fin ultime. Toute croissance est ambivalente, il est nécessaire pour permettre que l’homme soit davantage qu’un homme, mais elle l’enferme comme dans une prison dès le moment où elle se convertit en un bien suprême qui l’empêche de voir au-delà. » Nous avons là les conséquences : « Alors, les cœurs s’endurcissent, les esprits se ferment, les hommes ne s’unissent déjà plus par amitié sinon par intérêt, qui les feront rapidement s’opposer les uns aux autres et se désunir. La recherche exclusive de l’avoir se convertit en un obstacle pour la croissance de l’être et s’oppose à sa véritable grandeur. » Et retenez bien cette phrase lapidaire avec laquelle le Pape termine : « Pour les nations comme pour les personnes, l’avarice est la forme la plus évidente de sous-développement moral. » Cela signifie que les sous-développés ce ne sont pas uniquement ceux qui manquent de biens matériels, mais que sont également sous-développés moralement ceux qui ont toutes les commodités et qui possèdent un esprit d’avarice. 29/01/78, p. 175-176, III.

 

 

2) Le Jour du Seigneur nous ouvre les perspectives eschatologiques, à l’espérance chrétienne (Les Béatitudes : Mt 5,1-12)

 

Heureux ceux qui ont une âme de pauvres, car le Royaume des cieux est à eux!  Et saint Matthieu ajoute : D’esprit, dans l’Esprit, mais à son origine, cette phrase disait simplement : Bienheureux les pauvres. Saint Luc n’ajoute pas dans l’Esprit. Et quand le prophète Isaïe annonce que le Christ prêchera l’Évangile en ce monde, juif et gréco-romain, abondait comme aujourd’hui, la classe pauvre.

 

 

Qui est le Pauvre?

 

N’ayons pas peur de dire que cette Béatitude se réfère aux pauvres, mais non pas n’importe lesquels comme nous dit le Pape (Paul VI), il existe des pauvres qui ont l’esprit d’avarice, mais ceux qui font de leur pauvreté une éthique. Le pauvre est celui qui ne possède pas suffisamment en soi-même et court le danger de se faire servile parce qu’il existe un sentiment psychologique d’incapacité, d’insécurité. Cette insécurité psychologique du pauvre est celle dont le Christ veut se servir pour l’ouvrir à l’espérance de Celui qui a tout, de Celui pour qui rien n’est impossible : Dieu.

 

Bienheureux donc ceux qui profitent de leur pauvreté pour s’ouvrir à l’espérance. C’est une page qui nous ouvre à l’espérance au milieu des tribulations. Non pas pour prêcher le conformisme. Jamais l’Église n’est conformiste! Sinon pour dire aux hommes qui luttent sur cette terre de ne pas le faire comme vient de nous le dire Paul VI, en mettant comme finalité de leur travail, l’avoir, l’avarice. Cela est dépersonnaliser l’homme, c’est le conduire au sous-développement moral. Que l’homme travaille plutôt, qu’il lutte pour avoir des commodités pour lui et sa famille, mais que son cœur demeure ouvert à l’espérance et son amour au service des autres.

« Heureux ceux qui souffrent, dit le Christ, parce qu’ils hériteront de la terre. » On croirait presque entendre dans ces paroles du Christ, l’écho de Dieu promettant à Abraham une terre, la terre promise, le ciel nouveau, la terre nouvelle. La terre de la justice et de l’amour que les chrétiens espèrent, non pas en ce monde, même si cela doit s’y refléter, mais dont la réalité se situe au-delà de l’histoire et qui sera notre destinée.

 

« Heureux les affligés, car ils seront consolés! » Qui pleurent parce qu’ils n’ont pas accès aux joies mondaines que les autres ont, qui pleurent parce qu’ils voient aussi les péchés du peuple et qu’ils demandent pardon à Dieu. Bienheureux ceux qui pleurent avec ces nobles sentiments parce qu’ils recevront la plus grande des consolations : voir Dieu qui pardonne à son peuple, voir qu’il existe des joies qui n’appartiennent pas à cette terre.

 

« Heureux ceux qui ont faim et soif de justice! » Justice dans le sens biblique signifie la bonne relation entre l’homme et Dieu. C’est aussi la victoire de Dieu sur la méchanceté de l’être humain. C’est ce à quoi aspire un véritable juste, maintenir ses relations avec Dieu sans que le péché de la terre vienne les perturber. Il s’afflige parce qu’il y a tant de gens qui n’ont pas de bonnes relations avec Dieu parce qu’ils se sont fait de Dieu autre chose qui n’est pas le Dieu véritable. C’est par la justice que Dieu triomphe sur la méchanceté des hommes.

 

Bienheureux ceux qui y aspirent, parce qu’ils seront rassasiés, ils verront comment s’accomplit cette joie, ils combleront leur faim.

 

« Heureux les miséricordieux parce qu’ils obtiendront miséricorde! » Il s’agit là d’une des attentes bibliques les plus profondes. L’homme n’est pas fait pour la vengeance, pour la haine ou la violence, sinon pour la réconciliation, pour l’amour et le pardon. Et dans la mesure où nous pardonnons : heureux les cœurs miséricordieux, les généreux, ceux qui sont des instruments de paix, ceux qui sèment la concorde là où il y a la discorde.

 

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » L’Évangile fait ici référence à cette sincérité qui créa un conflit entre le Christ et les pharisiens. Les pharisiens n’avaient qu’une propreté extérieure, rituelle, légaliste. Ils faisaient consister la pureté dans le lavage des mains, dans l’accomplissement de certaines purifications extérieures. Et le Christ leur disait : hypocrites! À quoi sert-il de laver le plat au dehors si à l’intérieur vous êtes remplis de pourriture? Propre de cœur est celui qui avec sincérité nettoie son cœur parce que ce n’est pas ce qui entre dans l’estomac qui souille l’homme avec les mains sales, sinon ce qui sort de son cœur : Les pensées, les mauvais désirs, les avarices. C’est cela qui souille le cœur de l’homme. C’est donc un appel à la sincérité.

 

« Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu! » Frères, cette heure en est une où Dieu désire avoir beaucoup de ses fils qui travaillent, non pas pour la violence, sinon pour la paix, faisant en sorte que la paix ne soit pas simplement une apparence, sinon qu’elle soit l’œuvre de la justice et de l’amour.

 

Et finalement : « Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la Justice, car le Royaume des cieux est à eux! »

Sans doute que saint Matthieu ressentait déjà la rumeur. La critique, la persécution du peuple juif envers les chrétiens. Persécutions qui sont l’héritage de l’Église à travers les siècles. Mais alors, c’est l’heure de pouvoir dire que sont bienheureux ceux qui souffrent cette persécution. 29/01/78, p.176-178, III.

 

 

3) Le Christ est la force de cette Église qui est en pèlerinage dans la foi et l’espérance

 

C’est ce que Dieu choisit, dit saint Paul (I Cor. 1,27-30) : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi; ce qui n’est pas pour réduire à rien ce qui est afin qu’aucune chair n’aille se glorifier devant Dieu. Car c’est par Lui que vous êtes dans le Christ Jésus qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et Rédemption. »

 

 

Les grands biens d’un chrétien

 

Les grands biens qu’un chrétien espère ne doivent pas être ceux qu’espèrent les gens que nous qualifions de prestigieux, si ces gens espèrent s’élever politiquement, socialement et économiquement, avoir plu! Non, ce n’est pas ce qui doit intéresser un chrétien. C’est pourquoi il ne doit pas faire consister son espérance à être bien avec les pouvoirs de la terre. L’Église authentique est celle qui appuie sa propre faiblesse, sa propre pauvreté sur la richesse de Celui qu’elle attend. Le Christ est pour moi sagesse, justice, sanctification et Rédemption. Que pourrais-je désirer de plus? Je veux que tous suivent ce Christ et que nous sentions tous que cela est la véritable grandeur et le véritable appui de notre Église.

 

 

Rien à espérer

 

L’Église réalise déjà le bien en présentant le Christ à tous les chrétiens : appuyez-vous sur ce rocher, croyez-en cette vérité, aspirez à cette sagesse, c’est cela, la richesse du cœur de l’humble et du pauvre qui sait faire consister son bonheur non pas dans les choses transitoires qui demeurent avec la mort et que le temps emporte, sinon dans la consistance qu’est la sagesse du Christ, sa justice, sa sanctification et sa Rédemption.

 

Heureux les pauvres! Parce qu’ils savent que c’est ici que se trouve leur richesse, dans le cœur de Celui qui étant riche se fit pauvre pour nous enrichir avec sa pauvreté, pour nous enseigner la véritable sagesse chrétienne.

 

 

L’Option de l’Église

 

C’est pourquoi je vous disais au commencement de cette homélie que cette page des Béatitudes, nous ne pouvons pas la comprendre entièrement et c’est pour cela qu’il y a des jeunes qui ne croient pas que c’est avec l’amour des Béatitudes qu’il est possible de faire un monde meilleur. Ils optent plutôt pour la violence, pour la guérilla, pour la révolution. L’Église ne fera jamais sien ce chemin, que cela soit bien claire. L’Église ne peut pas opter pour ces chemins de violence, tout ce qui s’écrit ou se dit en ce sens n’est que calomnie.

 

L’option de l’Église est cette page du Christ : les Béatitudes. Cela ne m’étonne pas de ne pas être compris, surtout par les jeunes qui sont impatients et qui voudraient déjà connaître un monde meilleur. Mais le Christ qui, il y a vingt siècles, annonça cette page, savait qu’Il semait une révolution morale de longue portée, à long terme, dans la mesure où nous nous convertirons des pensées mondaines.

 

 

Béatitudes et subversion

 

La révolution signifie cela : renverser un ordre, renverser l’ordre moral qui domine généralement dans le monde. Le monde ne dit pas : Bienheureux les pauvres! Le monde dit : Bienheureux les riches! Parce qu’ils valent autant que ce qu’ils ont. Et le Christ dit : mensonge, Bienheureux les pauvres!, car le Royaume des Cieux est à eux, parce qu’ils ne placent pas leur confiance dans ces choses transitoires.

 

C’est ainsi que toutes les Béatitudes sont une subversion de ce à quoi le monde croit, mais qui est placé comme la semence d’une transformation. Nous ne contemplerons cette dernière que lorsque sera devenu réalité ce but que le Christ nous a indiqué en nous ouvrant à des horizons infinis, au Règne des Cieux.

 

Bienheureux ceux qui marchent même s’il semble qu’ils marchent dans l’obscurité et que ce chemin ne conduit nulle part! Continuons par là, c’est le chemin du Christ et nous parviendrons à ce but qu’Il nous indique comme espérance et perspective de la lecture d’aujourd’hui (Mt 5,1-12). 29/01/78 p.178-179, III.